Marine Bercot, la mélodie des mots dits




Des mots-cravaches qui fracturent des tiroirs secrets. Des lettres feutrées adressées à des ailleurs adoptés. Des ballets de stridences pour restituer l'irruption du chaos dans des silences sourds. Voici Ravi(e)s, le troisième album de Marine Bercot, réalisé avec son complice Pierre Durand, une collection de textes ciselés posés sur des mélodies fines, choeurs de filles, rumeurs de jazz, guitares aux aguets. C'est un disque blues marine où la musicienne passée par l'American School, auteur de la BO du film Backstage, réalisé par sa soeur Emmanuelle (et chantée par Emmanuelle Seigner), devient comédienne de ses chansons décalées au chant parlé, au franc-parler. L'occasion de soumettre Marine Bercot à l'interview Roulette Ruse. Une appli, des numéros tirés en aléatoire, chacun correspondant à une question.


3. La chanson : hasard ou vocation? L’écriture est une vocation, la scène est une vocation, la chanson est une conséquence ! Je ne me suis jamais sentie « chanteuse », mais davantage diseuse, conteuse ou poète… Parler ou scander un texte ouvre des espaces d’interprétation encore plus grands, je trouve ! On est davantage libre de ses intentions, il y a plus d’interaction possible avec l’instant présent… Quand on chante, il y a une contrainte assez forte liée au rythme et à la mélodie, or cette mélodie peut très bien être jouée par un autre instrument que la voix… Si la chanson n’est pas un hasard, j’ai toujours senti que j’aurais pu faire autre chose, notamment travailler dans les domaines de la justice, de l’éducation ou de la santé. 9. Ce que la musique a révélé de vous et en vous ? Ce métier a révélé chez moi au départ une certaine peur du monde… une peur de l’extérieur… peur d’être dans la lumière… Et en même temps certaines qualités comme la volonté, l’enthousiasme, l’endurance… Je suis totalement imperméable au découragement ! C’est comme si j’étais alimentée par un flux de confiance en continu… C’est assez pratique quand on a des parcours aussi singuliers, aussi lents et anguleux que le mien ! En gros, ma vie - autant personnelle qu’artistique - m’a contrainte à changer la douce idéaliste que j’étais en joyeuse guerrière !


32. Une ville/un pays inspirant(e)? Berlin et New York ont été des villes inspirantes pour moi, elles sont l’ADN de deux chansons de mon album Ravi(e)s : Bleu à l’intérieur raconte mon coup de foudre pour Berlin, je suis tombée dans les bras de cette ville comme dans les bras d’un homme ! J’ai ressenti la même fougue, la même exaltation, la même fulgurance. J’aime ici parle de cet état de bien-être, de ravissement, que l’on éprouve quand on arrive dans un lieu où tout semble évident, ouvert, fluide… C’est l’expérience que j’ai faite à New York, où je me suis immédiatement sentie « chez moi », alors que cette ville ne représentait encore rien pour moi la veille ! Quand je voyage, je prends zéro guide, je ne lis rien avant, je ne veux rien savoir : juste me laisser prendre, aspirer, inspirer par les sensations, le décor, les gens… Un pays inspirant, c’est l’Irlande où je vais depuis l’enfance et où vit ma mère : ce qui me nourrit là-bas, c’est une nature insolente de beauté, les feux de cheminée partout et les Irlandais que je trouve chaleureux, simples et joyeux.


12. Une chanson, un disque qui a bousculé votre vie? » Pirates de Rickie Lee Jones m’a énormément marquée et a certainement joué un rôle essentiel dans ma relation à la musique. J’ai été touchée par cette consistance qui allie une poésie ancrée dans le quotidien, une liberté totale de ton et d’interprétation, une voix infiniment expressive et la sensualité d’une musique qui groove. Une chanson qui a changé ma vie, ce serait La balade du mois d’août 75 de CharlElie Couture... Parce que j’ai compris que raconter des choses simples et quotidiennes, partager des émotions liées à du vécu, c'était de la matière vivante qui, à travers une chanson, avait le pouvoir de toucher l’autre et donc de le transformer (même si c’est d’un iota !!) 13. L’époque de la musique que vous préférez? J’aime la période du jazz des années cinquante et soixante, et notamment la musique de Thelonious Monk, dont je ne me remettrai jamais ! Cela reste mon plus gros choc artistique : le goût du risque et de la différence, une expression de liberté à l’état pur ! A l’époque, sa musique était radicalement moderne… C’est juste jouissif, cette musique, tellement c’est créatif, dénué de format et de codes. The Composer de Thelonious Monk et Portrait in jazz de Bill Evans sont probablement les deux albums que j’ai le plus écoutés... les fameux que j’emporterais sur une île déserte !!

24. Un modèle? Pas vraiment. Je n’ai jamais cherché à imiter quelqu’un. Par contre, il y a plein de personnes que j’admire profondément pour leur intelligence, leur sensibilité, leur humanité. Dans ma sphère personnelle, il y a eu mon père, et puis bien sûr plein de personnalités qui prennent des risques, qui vont au bout de leurs convictions, qui tentent d’incarner leurs valeurs, qui sont dans cette quête de liberté essentielle… Ça peut être des artistes aux parcours aussi différents que Juliette Gréco, Toni Morrison, Léo Ferré ou Béatrice Dalle


33. Un film/un livre de chevet? Le film Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin m’a retourné le cœur et le cerveau en même temps : en sortant de la salle de cinéma, j’ai su que quelque chose avait bougé en moi… que j’étais plus ouverte, plus curieuse, plus forte, plus libre qu’avant. Quand une œuvre provoque chez moi cette sensation-là, j’ai la certitude d’avoir été nourrie et modifiée par l’art : c’est le plus beau des cadeaux ! Le roman Ouragan de Laurent Gaudé a suscité chez moi le même type de secousse vertueuse, comme un mini-électrochoc qui vous tire vers le haut. 1. Que met-on, que laisse-t-on, de soi dans une chanson? Des sensations, des souvenirs, des creux, des vagues, des traumatismes, des couleurs, des désirs, de la douceur, des colères, de la joie : toute cette matière sensible qu’on se ré-approprie à chaque fois qu’on monte sur scène, à chaque fois qu’on rechante la chanson, qu'on la repartage en y injectant du neuf ! C’est pour ça que la scène est si importante, elle permet de ne pas figer les chansons : on récupère ce qui les a fondées, ce qu’on y a laissé, mais en y ajoutant ce qu’on a vécu depuis… On chante aussi "qui on est devenu" et le public apporte aussi son énergie ! C’est le cœur de ce métier, la scène, parce que c’est le lieu qui permet la rencontre entre une chanson, soi-même et les autres…

29. Le destin des femmes artistes, des femmes en général, vous touche-t-il davantage que celui des hommes ? Non, je ne fais pas de différence entre le destin des femmes et des hommes : je suis touchée par les femmes et les hommes qui réussissent à créer du mouvement dans la société, du mouvement dans l’art, du mouvement dans l’histoire… Des femmes comme Rosa Parks, Simone Veil, Toni Morrison, Simone de Beauvoir, Wangari Maathai… Mais des hommes comme Nelson Mandela, Martin Luther King, Gandhi ou Sri Aurobindo me touchent tout autant.


18. Une histoire derrière le titre de votre disque? L’histoire derrière Ravi(e)s, c’est celle d’une fille idéaliste, exigeante et perfectionniste, éternelle insatisfaite, qui petit à petit a compris que la joie était une émotion qu’on devait trouver à l’intérieur de soi, qui ne dépendait pas des événements extérieurs et encore moins des autres… :) Cette fille, c’est moi ! Mais Ravi(e)s est au masculin/féminin/pluriel parce que cette quête de bonheur, que j’appelle « le ravissement des cœurs », est universelle !


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