La talent monstre de Martin Luminet


(C) Chloé Nicosia

Disque de secrets au chant désolé, Monstre, le premier EP de Martin Luminet, 30 ans, lyonnais, secoue des coeurs gorgés de vodka et de romances, de choeurs colères et de roses noires. Une voix s'élève et coule dans un fleuve de mots sombres bordés par des rives d'espoirs radieux, le chanteur tournant les pages émues du journal d'une génération avec un spoken-word qui ne ressemble qu'à lui. Mais ravive les lettres de Solaar, la lave de Fauve, les vérités de Mickey 3D. L'occasion de soumettre Martin à l'interview Roulette Ruse. Une appli, des numéros tirés en aléatoire, chacun correspondant à une question.


2. Ce que la musique a révélé de vous et en vous?

La musique m'a permis d'entrer pour la première fois en collision avec mes émotions, jusque là, j’avais appris à les garder loin de moi, cela vient de mon éducation et de ma famille taiseuse. J’ai soudain rencontré une langue émotionnelle inconnue que je parlais pourtant, mais qui était enfouie en moi depuis toujours. Cela a été une révélation qui a donné un sens à beaucoup de choses. Je me sentais depuis toujours à la marge de ma famille, des autres, de moi-même. La musique s’est imposée à moi, et j’ai arrêté mes études en économie et à sciences-po en plein vol, au grand dam de mes parents.


27. Un disque, un livre ou un film qui vous a particulièrement bousculé?

A une époque, j’allais très souvent au cinéma seul, à la séance du matin. J’ai découvert ainsi Les Chansons d’amour, de Christophe Honoré, un tsunami. Le film montrait des garçons qu’on ne voyait pas au cinéma et qui me rappelait ma vraie nature. A partir du film, je me suis mis à écouter Alex Beaupain, puis Barbara et Benjamin Biolay.



©David Desreumaux

18. Qu’est-ce qui vous inspire?

Ce que le monde, ce que les gens, ce que les situations les plus anodines révèlent, et racontent de moi, de mes émotions. Je peux être bouleversé en voyant dans un ascenseur quelqu’un le regard dans le vide. Je suis un vrai parc d’attractions intérieur, avec des ascension, des trains-fantômes, des grands-huits… Monstre est né avec le confinement. Le EP montre un cheminement intérieur : on n’est pas si différents les uns des autres, nous pouvons construire quelque chose collectivement. J’ai choisi le parler-chanter, un langage du quotidien ni maquillé ni esthétisé, car au fond de moi, j’avais envie d’entendre les mots que je n’avais pas su ou pas pu dire dans des soirées, dans des cuisines… Une fois dits dans une chanson, on ne ne peux plus reculer.



6. Plus d’amis ou d’amies?

J’ai grandi dans la banlieue de Lyon, ce n’était ni la campagne ni la ville et j’ai eu la chance d’entrer dans une bande de garçons qui ne répondaient pas aux codes archaïques de masculinité, de domination, de virilité, mais étaient empreints de fraternité, de fragilité, de sensibilité. Nous avons la même proximité depuis vingt ans, leurs prénoms sont d'ailleurs cités dans mon disque.

9. Quels posters sur les murs de votre chambre d’adolescent?

Scottie Pippen, j’ai pratiqué le basket d’une façon intensive et même entraîné les enfants, j’y joue toujours. Pippen était le bras droit de Michael Jordan, et je suis fasciné par les hommes de l’ombre comme lui, fidèles et fraternels. Ma deuxième passion avec le basket est Batman. Adolescent je regardais chaque week-end le Batman de Tim Burton dont le poster ornait mon mur. Batman est un héros sombre qui porte un monstre en lui - c’est en société qu’il porte un masque. J’ai moi aussi assumé le monstre en moi dans mon disque. L’accepter, c’est accepter de ne pas en être un.



©David Desreumaux

37. La chanson parfaite, selon vous?

France Culture d’Arnaud Fleurent-Didier, une chanson qui me fait vibrer tout le temps et partout.

1. Les disques qui passaient à la maison?

Pas grand chose. Laurent Voulzy, Céline Dion, Notre Dame de Paris. Aujourd’hui, c’est moi qui conseille mes parents, question disques et concerts.

32. Une chanson que vous chantaient vos grands-parents?

On ne chantait pas beaucoup dans la famille, mais mon grand-père {Bernard Dufoux}, qui était chocolatier, organisait des visites de sa chocolaterie et passait en fond sonore, La Moldau. Ma grande complicité avec mon grand-père s’est nouée autour de la passion pour nos métiers respectifs. Longtemps, on a voulu que je reprenne l’entreprise, lui attendait simplement que je sois heureux. D’une certaine façon, la musique est une gourmandise pour le coeur.